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25 juillet 2008 5 25 /07 /juillet /2008 17:20
Me voilà de retour dans mon monde à moi, mon univers qui m'a tant manqué et dont j'ai dû être séparée de manière brutale.
Les sirènes hurlaient en cadence, crevant mes tympans, sans que je comprenne ce qu'il se passait vraiment. Je me souviens de leurs mots effrayants, de l'agitation ambiante, la main de Maman dans la mienne exerçant une petite pression qui me rassurait, elle était là. Avec moi.
Ankylosée, engourdie, lourde...ouvrir les yeux était impossible, formuler des mots encore plus dur. Je me voyais là haut, en train de regarder la scène de loin, comme si elle ne me concernait pas. Je n'étais que simple spectatrice de cette déchéance, cette situation glauque. Maman avait l'air affolée, les ambulanciers me questionnaient sans que je puisse répondre ni réagir. J'étais là, inerte. Ou plutôt, je n'étais plus là.
Lorsque Maman m'a quittée c'était l'effondrement total, la solitude insupportable, mais c'est surtout ce qu'ils allaient faire de moi qui me préoccupait. Et d'ailleurs, qu'est ce que je foutais là?
Aux urgences, il faut croire qu'ils s'étaient donné le mot pour me taire les raisons de ma présence, ce qu'il se passait. On nous traine en brancard, nous garant à l'arrache et puis on attend. Longtemps. Je tremblais, les courbatures commençaient à me lanciner, je ne voyais plus. Ma tête...Il fallait que je tienne, à tout prix, que je sache, ce que ça signifiait. J'en ai vu défiler...la nuit était claire ce soir là. Violente. J'avais oublié les cris, les pleurs et les fourgonnettes de flics qui animent le service.
Ma couverture était miteuse, toute fine, je grelottais en voyant les larmes de ma mère perler sur mes mains. Elle a dû partir, je l'ai regardée s'éloigner dignement, en me promettant que tout se passerait bien. J'ai eu envie de l'étreindre, de la serrer contre mon coeur. C'était sans compter la douleur musculaire et mon mutisme que je ne pouvais pas enfreindre.
 Juste une syncope.
Je savais que j'allais tomber, mais je voulais voir jusqu'où je pourrais tenir. Tout ça pour un défi à la con. Juste parcequ'Anorchidea se sentait toute puissante grâce à cette légèreté qu'elle avait gagné en serrant les dents.
J'ai été transferée à l'hôpital St Vincent dès le lendemain. J'ai vu les autres et j'ai pleuré, pour Elles, pour moi, pour nous. Leurs yeux mangent leur visage, les pommettes sont saillantes. J'ai compris où l'on m'avait amenée. Je baisse les yeux.
Regarde ces drôles de jambes sur lesquelles elles tiennent, de vraies funambules.
 J'ai eu envie de crier pour que l'on me relâche, de m'échapper par n'importe quel moyen, j'ai rebouclé mon sac, j'ai fait les yeux doux au médecin, à l'interne, confirmant que ça allait mieux et que je pouvais repartir chez moi. "Il faudrait que vous vous calmiez mademoiselle". Que je me calme, mais putain, j'étais calme!  Rien de tout ça n'a permis de faire oublier le chiffre ridicule de leur balance. J'étais persuadée qu'elle disjonctait, chez moi mon poids n'est pas celui qu'elle indique fièrement la garce. Je leur ai raconté mon stress et mes angoisses liés à l'hospitalisation [qui était normalement prévue bien plus tard] mais ils ne voulaient pas m'entendre et m'ont infligé une série de bilans sanguins dont les résultats ne m'ont jamais été communiqués, sauf concernant l'hypocaliémie. "Donnez moi vôtre portable. Videz vôtre sac sur le lit, on va procéder à l'inventaire." J'ai beau en avoir l'habitude, je me sens toujours mal à cet instant précis.C'est comme si l'on violait mon intimité.
Ils m'ont laissé là, dans la chambre. J'ai fondu en larmes. Ouf, j'en avais...j'aurais été frustrée de ne pas les sentir couler le long de mes joues.
Il fallait que sorte de ce trou à rats à tout prix, lorsque j'ai recouvré mes esprits, je me suis mis en tête qu'il fallait que je me barre. J'ai fini tous mes plateaux repas, tous leurs desserts à la crème et aux calories infinies mais le résultat restait décourageant. "Je vous rappelle que vous n'êtes pas là pour une cure d'amaigrissement". Je l'aurais tartée celle là, connasse. Avec son air hautain et sa manière d'articuler à outrance des fois qu'on serait aussi débile mentale je l'aurais bien étranglée dans un coin. ça aurait rendu service à tout le monde.
Le temps d'adaptation a duré un certain temps, le plus difficile n'étant pas de manger mais de se confronter à l'horreur de la réalité de ces corps bafoués, anéantis et détruits.
Il fallait que je me compare. Mais leurs miroirs doivent être incassables et ils déforment tout ça me rend dingue, pas moyen de savoir à quoi je ressemblais. Je me suis mise à prendre des photos chaque jour, pour constater mon évolution et me situer par rapport à elles.
Je n'ai pas eu tout de suite la permission de descendre seule, il fallait être accompagnée et donc supplier les infirmiers de bien vouloir nous emmener en bas. Le règlement est rigide, on ne peut pas marcher, prendre les escaliers, aller au distributeur, boire du café, sortir, la surveillance est aiguisée. Les premiers jours ont été les pires. C'était une véritable prison pour moi, rien de plus, je m'asphyxiais seule.
La suite s'est bien déroulée. Les autres patientes ont été géniales et nos conversations dépassaient de loin la maladie, contrairement à ce que voulait croire les infirmiers. D'ailleurs, on ne la remarquait même plus. Ce fût une véritable expérience humaine que je ne regrette pas, même si j'ignore encore s'il y a eu un véritable changement en moi. C'est un peu frustrant mais je sais que quelque chose s'est passé. Une prise de conscience peut être. L'acceptation. Ouvrir les yeux sans se mentir.
Je veux sortir. Je veux aimer, je veux vivre.
Je peine à regarder les autres, leurs yeux sont plein d'étincelles qui contrastent avec les corps morts qui les enveloppe. Elles sont jolies. A l'intérieur, à l'extérieur, elles l'ignorent mais moi je sais. Les liens noués sont très forts, tout de suite. Je ne sais pas comment décrire l'intensité de nos échanges et de nos relations, de ces bribes de vie partagées...
Tout s'emmêle, l'émotion brouille l'esprit, les angoisses achèvent la nuit.
Mais il y a aussi de nombreux fous rires qui font mal au ventre et pleurer les yeux, de la complicité sincère, des échanges, de l'humour, de la finesse dans l'esprit...
J'ai hâte de sortir, ici n'est pas pour moi. Et je ne signerai pas de contrat de poids, ce n'est pas envisageable. Mon foyer psychiatrique ne m'a pas manqué, loin de là. Aucune envie d'y remettre les pieds.
Mais.
Il faut.
L'anorexie, contrairement à ce que je croyais, n'ouvre pas les porte, mais les claque une à  une.
Le piège s'est refermé.
Mais ce n'est pas irréversible.
Il suffit de guetter l'espoir dans leurs grands yeux fatigués, de capter la lumière et la force qui les animent. Elles sont belles, tellement belles.

Aujourd'hui je suis sortie de l'hôpital St Vincent qui m'a accueillie une bonne quinzaine de jours pour observer mon comportement. Je suis actuellement chez moi jusque Lundi et profite de ma famille à fond, il est aussi prévu que je vois mes amis. Tout ça est arrivé si vite, ce n'était vraiment pas prévu comme ça. Mais peut être que c'est mieux ainsi. J'en ai pris plein les yeux, j'ai encaissé les remarques blessantes et les regards qui estiment votre poids en un clin d'oeil. Mais j'ai fait leur connaissance à elles, qui sont formidables, généreuses et encourageantes...
Ils m'ont laissé sortir parce que j'étais déjà encadrée d'un point de vue psychiatrique, et que je ne cessais pas de perdre du poids; ils ne voulaient pas que l'hospi me soit néfaste. Le médecin m' a tout de même clairement formulé son avis sur ma sortie, me disant que si je n'étais pas déjà en foyer, j'aurais fait l'objet d'une hospitalisation plus longue, avec contrat de poids à la clé. Ils restent à ma disposition "au cas où" et songent à un suivi en ambulatoire.
Personnellement je suis un peu secouée et ai besoin de temps pour analyser tout ça. Mais je sais que cela a été positif, même si ça ne s'est pas tout à fait déroulé comme prévu. J'ai ouvert les yeux.
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commentaires

sand 28/07/2008 12:52

ma belle, que de pensées m'ont traversé l'esprit durant ton absence, qui m'a semblé durer une éternité.tes derniers articles allaient doucement vers une pensée toujours plus positive, alors une partie de moi espérait que tu étais trop prise par le monde extérieur pour passer dans cette bulle.et je lis ton article, émue aux larmes, je suis partagée.j'ai mal pour toi, de t'imaginer seule, dans cet environnement qui semble toujours si hostile (du moins au début).mais je souris en lisant la suite, parce que tes mots seuls arrivent à retranscrire ce "petit truc" qui s'est passé en toi. je lis cet article, et je lis ton espoir nouveau, tes envies nouvelles, et surtout, ta force retrouvée.heureuse pour toi. heureuse de cette lucidité. je crois que c'est la première fois que je te sens AFFRONTER la maladie à ce point. je t'embrasse forttu m'avais manquéfais attention à toi

constipulsive 28/07/2008 00:37

[ Je suis passée. J'envoie une pensée. Je ne saurai quoi faire d'autre. ]

Lili 27/07/2008 12:31

J'ai relu au moins trois fois ton article avant d'écrire ce commentaire, et toujours ces mots qui me reviennent en tête: c'est pas juste. A 20 ans, on devrait ne penser qu'à s'amuser et à nos études, vivre dans l'insouciance. Au lieu de ça, on se retrouve à devoir mener des guerres que l'on n'aurait même pas dû connaître. Et c'est à la fois réconfortant et dur de penser à quel point on est nombreux dans le même cas. J'ignore si c'est parce que ces maladies, ces troubles touchent de plus en plus de monde ou si c'est parce que l'on n'ose plus en parler par l'intermédiaire d'internet. C'est vrai, ça fait du bien d'en parler, n'empêche que tout ça ne devrait pas avoir lieu. J'ai peur parfois quand je lis tes mots, peur de venir sur ton blog et de ne plus t'y trouver. J'ai envie d'y croire, croire qu'une vrai guérison est possible et c'est en partie grâce à toi que je garde espoir. Courage, tient le coup, sache que quoiqu'il arrive je crois en toi.Gros bisousLili

destrez 27/07/2008 04:07

Merci pour votre réponse...Insomniaque sans doute, mais j'ai le bohneur de vivre sur une île magnifique...Le bonheur de le vivre, et de vous le faire partager....Je pense à vous.....

Cleo 26/07/2008 16:45

Et n'oublie pas que je suis là. N'aie pas peur, je ne t'oublie pas ma chérieGros gros gros bisous

*anorchidea*

  • : [La pÂleur mOntre JusQu'où le cOrps PeUt cOmprendRe l'âMe]
  • : Le pardon ne pouvant s'envisager, seule une vengeance violente, une décharge de tout ce qu'il y a de mauvais, malsain, au plus profond du subconscient, pourrait permettre de ne plus penser aux noirs souvenirs qui gangrènent ma chair me rendant chaque jours un peu plus malade. Mes pieds s'enlisent, mon esprit les suit. Je me perds. L'anorexie fait partie de ma vie depuis trop lontemps.
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