Le pardon ne pouvant s'envisager, seule une vengeance violente, une décharge de tout ce qu'il y a de mauvais, malsain, au plus profond du subconscient, pourrait permettre de ne plus penser aux noirs souvenirs qui gangrènent ma chair me rendant chaque jours un peu plus malade. Mes pieds s'enlisent, mon esprit les suit. Je me perds. L'anorexie fait partie de ma vie depuis trop lontemps.
Avant que mes mains n'attrapent quelque chose, n'importe quoi, un appui, une branche, ma tête a claqué sur le sol. Le parquet ma semblé si froid. Brut. Consciente de tout ce qui se passait au dehors de mon corps inerte, mes yeux restaient fermés. Prisonnière de Lui. Je pensai alors aux paralysés, enfermés dans la prison qu'est leur corps. J'imagine que ça doit être pareil. J'entendais tout. Savais mon corps à terre, allongé là, inconscient. Contente qu'il n'y ait personne autour. Je n'avais plus qu'à me réjouir d'être ce jour là exceptionnellement seule au bureau. Qu'est ce que j'aurais dit, sinon. Parce qu'ici, je ne suis pas malade, je suis graphiste.
Au travail il n'y a pas de place pour les états d'âme. Pas de place pour les malaises, pas de place pour la dénutrition. Je m'efforce juste de faire ce qu'on me demande avec entrain et bonne humeur. Et puis j'aime ce que je fais. J'ai cette chance. Je voudrais que ça ne s'arrête jamais.
Quand la pharmacienne est désagréable parce que je ne passe pas tous les jours pour prendre ma méhadone, et que je lui réponds que je travaille et donc que j'ai du mal à passer tous les jours, ce qu'elle surenchérît par un "non, alors ça, non, vôtre santé passe avant", j'ai juste envie de lui foutre un pain, après tout, qu'est ce que ça peut lui foutre, vraiment? Mais quand elle insiste -lourdement- sur le fait qu'il faudrait VRAIMENT que j'aille voir mon médecin et que je cesse VRAIMENT de décommander mes rdv, je me rends compte qu'elle me paraît désagréable parce qu'elle s'inquiète, c'est juste ça qui la rend si antipathique. Et si je réfléchis -encore- je me souviens les paroles de la psychiatre qui me dit qu'elle s'inquiète. Qu'elle a parlé longuement avec la psychomot' qui s'inquiète aussi...de mon poids. Toujours ce putain de poids à la con. Je finis par rappeller le médecin pour la métha, qui me demande comment je fais alors si je la prends pas tous les jours, je n'ai plus qu'à me sentir découverte, nue, alors que tous mes mensonges s'écroulent, lorsque le blanc au téléphone se clotûre par un "je veux vous voir vendredi à 9H. et vous me ferez quelques analyses". Tout se resserre contre moi. C'est comme si je n'étais que spectatrice, que je n'étais plus maître... Et toute cette inquiètude que je génère et que je persiste à ne pas comprendre, cet évitement constant de mes proches par peur des remarques, ces enfilades de pulls, de caleçons, de collants, d'écharpes. C'est quand même que quelque part, j'ai conscience que. Alors pourquoi il y a cette autre connasse qui s'entête à nier, à s'accrocher à du vent, à s'accrocher à sa prestance soit disant convaincante.
Moi je ne vois que cette silhouette qui s'étiole, ce rôle qui se casse la gueule lamentablement. J'y mets tout mon coeur, mais personne dans le public n'applaudit. Et lorsque je me retrouve dans la loge, je n'ai plus qu'à gober mes cachets pour m'éviter de pleurer, quand le maquillage coule, ça rend laid.
Je rentre dans son bureau avec une assurance démesurée. Et quand je m'assois sur la chaise, mes jambes tremblent. Mes lèvres se mettent à bouger elles aussi, imperceptiblement. De l'eau envahit mes yeux. Mais rien ne doit couler. Je me sens débile. Débile de lui avouer que moi, 24 ans, suis incapable de me faire un repas. Je ne sais pas comment on fait. Je ne sais pas ce que j'ai envie de manger. D'ailleurs, ai-je envie? Ce qui me ferait plaisir de manger? J'ai un joker? Alors j'ouvre le frigo, ça oui. Je contemple et sais même combien il y a de cornichons dans ce bocal, là, à droite du pot de mayo qui est périmé au passage.
On a du établir une liste de courses ensemble, parce que je peux rester 3 h dans une grande surface et n'en ressortir qu'avec quelques pommes histoire de ne pas avoir l'ai complètement stupide et à côté de la plaque.
Et cette fatigue. Je la deteste. Elle n'existe pas, je l'ignore, la repousse. "Vous vous êtes regardée dans un miroir? Vous avez vu vôtre visage? Parce que je dois vous dire que vôtre maquillage ne camoufle pas vôtre pâleur, au risque de vous vexer. Mais vous savez où sont les toilettes, vous pourrez allez vous y repoudrer en sortant." Rire jaune. "Je n'ai pas dormi cette nuit". Pourquoi? Joker aussi? Est ce que je dois aussi dire que je ne me couche pas? Non, parce que je pensais que j'étais insomniaque, mais je viens de réaliser que j'ai tellement peur de m'arrêter, que j'essaie d'éliminer ce moment où je vais devoir dormir. Donc une nuit sur deux, je ne dors pas.
"Vous avez que vous ne tiendrez jamais 2 mois comme ça? Vous n'êtes pas la plus forte du monde. Je vous laisse un délai. J'espère simplement que d'ici là, les choses n'empireront pas. C'est tout."
J'avais juste envie de lui hurler en pleine face qu'elle m'abandonnait (ce n'est qu'une interne, elle arrive au terme de son stage), qu'elle allait partir et me refourguer à un autre psychiatre que je deteste. Je n'ai pas écouté. J'ai eu envie de lui dire en sortant qu'elle fera une très bonne psychiatre, que j'ai aimé travaillé avec elle, et que maintenant, elle allait devoir partir. Et me laisser sur le bord de la route. Je ne sais pas pourquoi, mais elle m'a quand même convié à un autre rdv. Un "c'est gentil" m'a échappé, elle m'a répondu qu'elle ne pouvait pas en rester là, "vu vôtre état de santé". J'ai eu envie de la maudire.Ω.
Edit: Miren, Caducee...
Dans 2 mois, j'y vais. J'accepterai toutes leurs conditions. J'ose dire que j'ai hâte, oui, parce que seule je n'y arriverai pas. Je crois que j'en ai besoin, j'y crois, tout au fond de moi. Par intermittence, certes, mais il y a des moments de lucidité où la réalité reprend ses droits. Et là j'ouvre les yeux. J'peux dire, "et là, c'est le drame" ? lol Tellement plus facile de les refermer. Je ne veux pas mourir.