Le pardon ne pouvant s'envisager, seule une vengeance violente, une décharge de tout ce qu'il y a de mauvais, malsain, au plus profond du subconscient, pourrait permettre de ne plus penser aux noirs souvenirs qui gangrènent ma chair me rendant chaque jours un peu plus malade. Mes pieds s'enlisent, mon esprit les suit. Je me perds. L'anorexie fait partie de ma vie depuis trop lontemps.
Hum.
Bon, je vais le dire tout de suite, comme ça ça sera fait et ça arrêtera de me perturber, j'ai pris presque un kilo. 800 grammes. C'est ridicule hein, 800 grammes?
Mais c'est presque un kilo et tout le monde est bien content sauf moi.
Moi j'ai l'impression d'en avoir pris 10. Aller, j'exagére, 5. Je m'y attendais plus ou moins parceque cette semaine a été fort boulimique, dailleurs je me suis un fait un peu peur.
Le coeur palpite et défonce ma cage thoracique, j'ai cru à la mort, un peu. C'est difficile à transcrire. Sorte d'euphorie dans la prise de risque. Mais ça fait partie de moi de toujours jouer avec les limites. Je crois. Et ça on ne pourra pas me l'enlever, même avec des années d'hôpital psychiatrique.
Montée d'adrénaline pas très saine.
L'autre jour dans la salle d'attente du psy, un mec me regarde, non, me fixe, et ça dure loooongtemps. J'y suis plus ou moins habituée (genre jsuis blasée^^), mais là, ça durait longtemps, vraiment, de longues minutes s'écoulaient et je sentais ce regard pesant, je sentais qu'il y avait un truc qui clochait j'ai fini par me mettre face à lui.
Et là, il me dit :"Excusez moi, vous allez bien, vous avez l'air dans le coltard, ça va mademoiselle, vous êtes sûre?"
il était en panique je me suis demandé pourquoi il se mettait dans cet état. Je sais pas je devais avoir l'air fatiguée, puis avec cette boulimie à la con...Mais j'ai beau me foutre devant une glace, je reste bouffie, toujours. J'aimerais savoir à quoi je ressemble. Mais je n'y arrive pas. En plus avec la camisole chimique je vous raconte pas le résultat sur ma tête.
Vendredi j'ai vu un autre psychiatre, que j'aurais bien planté avec son stylo plume. Il m’a fait la morale parce que je fais psycho alors que je suis même pas capable de me déplacer en cours. Et ce con dit
"Mais personne ne s'y est opposé? Et vous ne trouvez pas bizarre que vous ayez un parcours dans les arts plastiques, donc d'esthétisme [genre---> image de moi, apparence], et de psycho [-genre----->je veux régler mes problèmes]
Quel con.
Je ne dis pas que son raisonnement est faux, mais il l’a dit d'un ton si condescendant que j'ai cru que j'allais devoir claquer sa putain de porte en gros chêne.
" Vous croyez que vous allez réussir, avec votre parcours psychiatrique?"
Connard, et en plus ça veut dire que j'ai même pas d'avenir en gros, puisque je suis une dégénérée.
Mes cours de psycho c'est mon affaire et je ne le fais pas pour me soigner ou m'analyser ou je sais pas quoi, (ce serait débile et stérile) je le fais parce que j'arrive à prendre du recul et que merde, moi je veux bosser dans ce milieu.
_"Vous vous pesez souvent?"
_On me pèse toutes les semaines.
_"Et alors?"
_"Ben alors c'est toujours trop, qu'est ce que vous voulez que je vous dise?"
_"Trop? Mais vous avez vu votre BMI?"
_"Oui. Mais c'est toujours trop, je sais que ça parait dingue mais je vais pas vous mentir, je reste insatisfaite de mon poids et je le serai toujours, faut pas se leurrer, ça je l'ai déjà compris il y a un bout de temps"
_"Mais enfin, vous vous rendez compte, vous m'avez toujours fasciné vous les anorexiques [j'ai horreur qu'on me foute une étiquette, et encore moins que l'on fasse des généralités, surtout dans les maladies psychiques], la folie qui vous aveugle, la capacité que vous avez à mentir, ce poids qui n'est jamais le bon, alors que rien qu'à voir votre visage on devine la maladie!"
Mais ouais c'est ça, fous moi dans une case et redis moi qu'on est vouées à l'échec, ça encourage.
Il se moque, il sourit de toutes ses dents (ça le fait rire, mais putain!), il me fait de l'ironie qui n'est pas drôle. Du tout. La rage m'a envahie, mais quel genre de réaction il attendait, après m'avoir descendue comme il l'a fait? M'a traitée comme si j'étais une vraie tarée, reprenant toutes mes phrases pour me montrer comme j'étais débile dans mes démarches. Il a dit, ce qui à mon avis n'est pas très très intelligent, que je me trouvais grosse alors que je flottais dans mon jean. Et d'abord ça se fait pas merde, il me regarde le cul en plus?! On peut dire qu'il a fait preuve de perspicacité cet abruti, au moins, je sais que je ne voudrais pas lui ressembler quand j'aurai moi-même mon propre bureau. Et je l'emmerde. Une remarque comme ça, pour une anorexique [en tout cas pour ma part], ça nous renvoie à la maladie, au déni, à la folie, la confusion, à notre dysmorphophobie.
Je suis donc anorexique. Et rien d'autre. Voila, je me résume à l'anorexie. Jte l'aurais planté avec sa petite chemise à carreaux et sa tête de jeune premier, c'est la première et la dernière fois que je le vois, et son contrat de poids il peut se le carrer là ou je pense. Et puis j'ai du tout reprendre depuis le début, je mélange les dates et les souvenirs, des trous noirs m'envahissent, et lui me regarde comme si j'étais une demeurée.
Oui j'ai 22 ans et déjà 4 hospis en HP. Erreur de parcours. A part me faire culpabiliser jcomprends pas bien ou il voulait en venir.
_Ah, et vous avez fait plusieurs fois les urgences je vois?
Ben oui. C'est marqué. Des TS, oui, mais là je suis passée à autre chose, on peut discuter de l'avenir, plutôt que de ramasser les morceaux passés? Hein?
_"C’est un choc qui vous a mis dans un tel état? [Genre je suis une loque humaine]
Les larmes montent. Pas devant lui, pas devant lui pas devant lui...
_"Non, pas de choc. J'en sais rien. Sûrement une multitude de facteurs."
Réponse bateau quand j'ai pas le courage de développer.
Juste un corps abîmé par un inconnu dont je n'oublierai jamais le sourire. Et son regard.
Et puis l'alcool, les drogues et un corps qui n'était qu'un boulet, Je n'avais aucune considération à son égard. Certains en ont profité, moi je n'aspirais qu'à la prochaine défonce. Fermer les yeux et partir loin de ces étreintes sales et humiliantes.
Voila docteur.
J'ai déjà du mal à l'écrire, le verbaliser est pratiquement impossible, et dès le premier rdv avec cet abruti c'est même pas en rêve.
Alors j'ai fait une petite boule avec tous mes petits noeuds, lourds dans mon ventre.
J'ai ravalé mes larmes et repensé à mon entretien.
Je me demande si mes choix sont les bons. Si je peux me permettre d'avoir de l'ambition malgré mon parcours. Si je peux encore croire en mes rêves.
M'a foutu en vrac ce con.
Et je pleure.
Des larmes pleines d'espoir qui roulent dur sur mes joues, l'espoir qui s'en va, chiffonné dans un mouchoir.
A la poubelle l'espoir.
Regard vitreux.
Je me sens vide.
Je m'étais attelée à mes cours avec acharnement, volonté et enthousiasme, l'envie d'y arriver.
Et puis là, boum.
Qui peut se permettre de briser les rêves des autres?
Qui a le droit de dire que quoi que l'on fasse, on échouera?
Que la vie a déjà pris un chemin tout tracé sans possibilité d'en prendre un autre?
J'ai la nausée.
Et puis ces 800 grammes ridicules qui sont tellement lourds à accepter. Je me sens con. C'est nul.
Pas la peine de se mettre dans cet état, hein?
Pas la peine d'enchaîner crise sur crise pour vomir sa honte. J'ai honte d'être faible et de me laisser couler comme ça. Je ne sais pas faire autrement.
J'en ai marre d'être emmêlée.
Je voudrais peindre avec des couleurs plein les doigts.
Je voudrais me délecter au lieu de me remplir pour mieux me vider.
Je voudrais dormir au lieu de faire des cauchemars en voyant défiler les heures.
Je voudrais regarder...goûter, sentir, toucher, écouter, découvrir, vivre.
*VIVRE*
Cinq lettres. C'est tout.