Le pardon ne pouvant s'envisager, seule une vengeance violente, une décharge de tout ce qu'il y a de mauvais, malsain, au plus profond du subconscient, pourrait permettre de ne plus penser aux noirs souvenirs qui gangrènent ma chair me rendant chaque jours un peu plus malade. Mes pieds s'enlisent, mon esprit les suit. Je me perds. L'anorexie fait partie de ma vie depuis trop lontemps.
Je me sens…C’est étrange ces nouvelles sensations qui bousculent mon esprit. Je ne sais plus très bien où j’en suis, entre la détermination qui m’anime et les déceptions au quotidien, celles qui me rappellent combien mon corps est abîmé…c’est dur, je suis crevée, ballottée sans cesse entre les extrêmes que j’ai du mal à gérer. La bonne humeur du matin, le sourire, les yeux qui pétillent.
Et puis le reste. Les kilos qui peinent à revenir, la fatigue engendrée par les repas trop périlleux, les nuits qui restent blanches, l’écriture patte de mouche, les mots qui s’emmêlent aux maux, les dents pourries et la peau terne, les cheveux paillasse, l’estomac trop douloureux pour « garder ». J’en passe.
On minimise les méfaits de l’anorexie, putain, si j’avais su dans quoi je m’embarquais. Je crois que le pire c’est que justement, que je savais, au fond. Mais j’ai fait l’autruche en me disant que tout « ça » allait passer, que je n’étais pas malade puisque j’étais debout, qu’ils dramatisaient pour rien, et que mon cas n’était que franchement pas grave. Je me rappelle qu’un jour j’ai même pensé, que l’anorexie était une maladie noble et que jamais je ne pourrai jouir de ce corps tout puissant, gourmande comme je l’étais. Je voyais en l’anorexie un profond respect pour ces petites créatures si frêles et si fortes à la fois, admirative de tant de discipline et de rigueur. Ces esprits libres, purs esprits spirituels. C’est ça que je cherchais, il me semble. Je trouvais ça beau. J’ai honte quand j’y pense. C’était l’élévation de l’esprit qui m’impressionnait. Puis ça m’est passé.
Finalement, aujourd’hui l’anorexie n’est pour moi qu’un symptôme de troubles anxieux massifs, qui se traduisent par toutes ces addictions destructrices. J’ai fini par tomber là dedans, quelle ironie. Même si ce n’est pas la pathologie principale qui me parasite, (je ne suis pas anorexique mentale mais anorexique tout court), les conséquences sont bien là…et c’est flippant.
L’anorexie a commencé pour moi à cause d’un défi à la con, un challenge personnel débile. Pendant mes études d’arts appliqués, le rythme était hard, les délais trop courts, alors j’ai commencé à sauter mes repas, qui ne représentaient qu’une perte de temps. Je ne mangeais que le soir, contrainte à rester à table. Et un jour, je me suis dit que si je savais sauter 2 repas sur 3, je pourrais en sauter 3. Et j’ai réussi. J’ai relevé le défi. Et puis quand je me défonçais, j’étais perchée plus vite à jeun. J’oubliais de manger. L’image que j’avais de moi-même a sérieusement commencé à se détériorer .Alcool, drogues, cachetons sont devenus mon quotidien. J’étais en l’air tout le temps, je ne ressemblais plus à rien, je ne ressentais rien, c’était le vide intersidéral. Et je me suis noyée dans le néant.
A ce jour je compte 4 hospitalisations longue durée en HP, et même si j’avance…le chemin est long et je crains toujours la rechute. Mon diagnostic a évolué vers un état borderline.
J’aimerais, en connaissance de causes, aider d’autres malades. Une fois que je serai guérie…
Dans un futur proche je l’espère. Je me sens actuellement trop proche de la maladie et rien que le fait de croiser d’autres filles plus minces me rend dingue, quant aux anorexiques, elles me glacent le sang et c’est gênée que je détourne le regard. L’impression de croiser la mort au coin de la rue est insupportable, j’évite les yeux, m’attarde parfois sur ces petites jambes qui n’ont plus l’air de rien et j’ai envie d’hurler à en perdre le souffle. Peut être parce que cet effet miroir est inacceptable, peut être parce que je n’admets pas, ou que je ne me rends pas compte. J’en sais rien, tout ce que je sais c’est qu’il y a trop de corps décharnés qui déambulent au pas de course, semblant flotter au dessus de la foule.
Ca me donne froid. Et puis ça fait mal, là, dans ma poitrine.
Je ne veux plus de cette maladie, je la gerbe, je la lacère, je la hais.
Alors il faut la tuer. L’exterminer, la défoncer, l’anéantir, la piétiner, l’immoler.
Je m’y emploie à plein temps. « Ils » me félicitent pour mes progrès, ça donne de la force quand on croit en vous. Je commence à croire en moi aussi. Et puis je suis en train de bosser sur l’image de mon corps que je m’évertuais à cacher ; aujourd’hui je n’ai plus besoin de toutes ces couches de fringues informes version grunge. Ca n’a l’air de rien mais il m’était impossible de me mettre en jeans, non, fallait que je sorte mes bons vieux baggys troués ou mes longs gilets cache-cul. Là, je m’habille tranquille et je n’ai plus peur que l’on puisse apercevoir mes grosses cuisses. Je m’émancipe doucement du regard des autres et ça fait du bien, je respire. Je ne vais pas dire que j’emmerde le monde entier et ce qu’il peut penser de moi (bien que j’imagine qu’il a autre chose à foutre plutôt que d’épier mes pseudos- kilos superflus), mais je m’en fous au fond. J’ouvre les yeux, découvre un reflet que j’apprivoise et qui commence à me plaire.
Alléluia. Je m’enivre. C’est délicieux.