Le pardon ne pouvant s'envisager, seule une vengeance violente, une décharge de tout ce qu'il y a de mauvais, malsain, au plus profond du subconscient, pourrait permettre de ne plus penser aux noirs souvenirs qui gangrènent ma chair me rendant chaque jours un peu plus malade. Mes pieds s'enlisent, mon esprit les suit. Je me perds. L'anorexie fait partie de ma vie depuis trop lontemps.
Il m'a laissée et il faut bien que je l'accepte. Son silence n'a jamais été aussi pesant. J'y pense tous les jours. En trifouillant mes affaires, les billets de train me retombent toujours les pieds; impossible de les jeter. Les photos que je ne veux plus voir mais qui me narguent. Celleq que j'aimerais déchirer, jusqu'à les regarder brûler vives dans la poubelle. Mais les flammes s'éteignent avec les larmes et je les remets toujours à leur place. Jusqu'au prochain matin où, pour me faire un peu plus mal, j'irai chercher ma dose de souffrance.
Plius je nous regarde et plus les questions bataillent en moi. Qui l'a séduit? Mon histoire, ma souffrance ou moi? La maladie, ses stygmates ou moi? A-t-il esperé redonner du plaisir à la pauvre fille qui n'en avait plus? A-t-il voulu sauver la pauvre fille violée, pour se soigner lui même? Que voulait-il en moi? Voulait-il tester son savoir de médecin sur mon mal-être? Ou simplement puiser en moi ses propres réponses? Qui a-t-il aimé? La malade, ou moi? Qui étais-je à ses yeux...un cas clinique, ou Eugénie?
Des questions qui n'auront jamais de réponses. Mais maintenant, je reste avec mes incertitudes, incapable de savoir si on m'aime pour ce que je suis. Ou ce que je suis parfois, sur un fil, éprouvée par les spasmes d'une passion qui m'érafle. Qui voulait-il voir en moi, que projettait il en moi? Etais-je son amoureuse, ou la preuve qu'il était fait pour ça, soigner les êtres en mal de vie? Peut-on alors m'aimer pour moi, est-ce que si j'abandonne la souffrance, me remarquera-t-on encore?
Avec lui je n'étais pas un monstre. Rien ne l'étonnait, ni ma méthadone, ni mes cicatrices, ni mon refus au plaisir, ni l'histoire de mon corps. Pas de monstre à l'horizon.
Qui sera à nouveau capable de réagir de cette manière, de ne pas donner d'importance à ce qui m'étouffe en permanence? Qui pourra accepter ces comportements dont je suis l'esclave? Qui pourra survivre à mes changements d'humeur, mes angoisses, et l'envie dévorante de tout vivre à fond, sans concession? Quoi qu'en soit le prix à payer. Il en était capable. Mais lui aussi, a finalement fini par abdiquer.
Sans explication. Du jour au lendemain. Le silence. Pesant de l'absence. Il a disparu comme il est apparu. Aussi rapidement. Il est parti sans rien laisser. Juste quelques empreintes, des images volées, des souvenirs qui s'effaceront dans quelques temps. Et alors il aura disparu à jamais.
Moi qui ait appris à apprivoiser le vide toutes ces années, moi qui l'ai rempli de toutes les manières possibles, celui-là, celui du coeur, je n'y arrive pas. Je ne sais pas comment on remplit une absence. Je ne sais pas comment on rempli la place que l'autre laisse.
Sans explications. Sans mots. Sans rien. Rien. Juste...les jours qui s'additionnent les uns aux autres, sans sa voix. Sans ses mots. Sans lui.
Je ne sais toujours pas si je suis aimable. Je suis abandonnable, ça je le sais, à présent.