Le pardon ne pouvant s'envisager, seule une vengeance violente, une décharge de tout ce qu'il y a de mauvais, malsain, au plus profond du subconscient, pourrait permettre de ne plus penser aux noirs souvenirs qui gangrènent ma chair me rendant chaque jours un peu plus malade. Mes pieds s'enlisent, mon esprit les suit. Je me perds. L'anorexie fait partie de ma vie depuis trop lontemps.
_Vous restez avec moi hein? Ne partez pas...vous avez froid? Vos mains sont gelées. Ça va? Oui, inspirez. Vous partez. Si, vous partez! Serrez moi les doigts. Plus fort. Je ne sens rien. Plus fort. Voilà.
Vous êtes sûre de vouloir le faire? Vous m'arrêtez sinon?
En réalité je ne sens rien. Ni la chaleur de ses mains sur les miennes, ni le contact de sa peau, ni la pression qu'elle exerce sur mes bras. Rien. J'essaye pourtant, rien n'y fait. Si je ne sens rien, mon corps lui se cambre, se hérisse, le coeur bat anarchiquement, la respiration est saccadée. Mon ventre me fait un mal de chien. Le bas ventre, comme d'habitude. Comme si des flèches le traversaient en permanence. J'ai mal en profondeur. J'ai une envie irrépressible de pleurer, mais je ne sais pas pourquoi. Mon esprit s'évade, je me dédouble, mais mon corps se fait douloureux pour me retenir. Lutte.
Je la vois qui essaye de ne pas percevoir ma détresse. Je la vois qui essaye de rassurer. Qui essaye de faire un massage plus technique que tendre, pour ne pas me braquer. Voilà pourquoi ses questions relatives à mes réactions aux différents touchers. Connaître mes préférences; un toucher affectueux, tendre, attentif sera bien moins gérable qu'un toucher brutal, technique, détaché.
J'étais loin d'imaginer que ce serait aussi violent. Pourtant, elle ne fait que m'effleurer.
Je sais qu'elle voudrait que je lui dise d'arrêter. Je ne le ferai pas. J'ai envie de croire que dans quelques minutes j'arriverai à me détendre. J'arriverai à apprécier. J'ai du mal à y croire...mais je m'y cramponne. Toucher me manque tellement que ça devient obsessionnel. Je ne supporte plus d'avoir ces réactions ridicules. Sursauter chaque fois que l'on me frôle. Ressentir cette douleur dès qu'on s'approche de moi. Rejeter, vexer, stopper tous les élans affectueux qui me sont destinés. Je veux pouvoir approcher. Je veux me blottir, ressentir, serrer, caresser, aimer.
Mais chaque fois qu'elle me touche, c'est comme une nouvelle piqure. Pourtant je ne sens rien. Je ne suis plus là. Dans mes mains même le sang ne circule plus. Elles sont tellement froides. Mortes.
_"Revenez avec moi! Il faut rester...je préfère que vous me disiez d'arrêter. Je veux bien faire ce compromis, je veux bien céder à votre demande bien que vous sachiez que j'ai très envie de m'y opposer. Mais, en contrepartie, je compte sur vous pour me dire non si ça ne va pas. Je ne veux pas être votre instrument de torture, encore moins m'inscrire dans votre quête de performance. D'accord? J'y vais. Le deuxième bras. Vous êtes gelée...J'y vais.
Mais Je vois bien qu'elle ne me masse pas. Je me suis demandée sur le coup si...je m'en serais rendue compte si je ne l'avais pas regardée faire. Si je ne l'avais pas regardée marquer cette hésitation d'un long temps de lutte interne. Je sais qu'elle s'est prise dans mon piège. Je sais qu'elle sait. Elle ne voulait pas, je lui ai dit que je saurai dire non. Stop. Elle a cédé à contre coeur. Je lui ai promis encore une fois. Elle sait que je veux y arriver. Mais elle sait aussi que ça m'est insupportable, et même carrément douloureux.
Je lui ai dit d'y aller, elle ne l'a pas fait.
_Allez y! Vous pouvez y aller je suis prête...jvous jure que c'est vrai. Allez-y.
_J'ai le droit d'y prendre du plaisir, moi, à vous masser?
_Rire très nerveux. Du plaisir?
_Du plaisir oui.
_Malaise. J'ai beaucoup pensé à ces massages vous savez. Je ne sais pas de quoi j'ai le plus peur. Que vous soyez dégoutée de le faire et que vous me disiez un jour ne plus vouloir le faire, ou le simple fait d'être touchée. Je ne sais pas la quelle prime. Ce qui est sur c'est que...non, pas de plaisir. Vous ne pouvez pas avoir de plaisir à ME masser. C'est...étrange de parler de plaisir tout en touchant MA peau. Non? J'ai tellement peur que votre regard change. J'ai tellement peur que vous me voyiez autrement.
_Ecoutez, je vais être claire. Vous me touchez. Pour le coup, au sens figuré du mot toucher. Je ne sais pas pourquoi, mais vous me touchez, c'est comme ça. Tous mes patients m'importent, vous, un peu plus. Mais mon regard est professionnel. On n'ira pas manger ensemble, ni à des concerts, ni boire un café, ni...mon regard est juste, professionnel vous voyez? Est ce qu'il a changé depuis que je vous parle prostitution, que je vous conseille des lectures sur le sujet? Non, si? Il faut me le dire sinon. Vous êtes dans un bureau, en sécurité. Vous le connaissez depuis des années, c'est avec moi, et...je ne suis pas dotée de supers pouvoirs. Vous avez l'impression que lorsqu'on vous regarde, lorsqu'on vous touche on vous voit de l'intérieur...! Mais non, on vous voit, telle que vous êtes. Sur le moment présent. En vous touchant je n'ai ni pensées, ni images de vous dans d'autres situations que vous ici et maintenant. C'est toujours pareil, vous vous voyez tellement sale que vous voulez qu'on voit voie sale. Non. J'ai accepté de vous masser suite à votre demande, et parce que si je vous suggère sans cesse de faire des compromis, il fallait moi aussi que j'en fasse, d'accord. A travers ce massage, j'essaye d'avoir le plus de "distance" possible, je sais qu'il ne faut pas que je sois trop "tendre", et qu'avec vous plus c'est trash mieux c'est...il est évident que je ne peux pas non plus vous malmener, hein...mais j'essaye. Que ça ne soit pas trop douloureux pour vous. C'est quand même amusant; avec vous je dois masser pour que vous reveniez, avec les autres je masse pour qu'ils s'abandonnent...vous êtes pleine de surprises mademoiselle S...pleine de surprises.
En échange, il faut vraiment, mais je compte sur vous...que vous me disiez non si c'est trop insupportable. Je fais un compromis, ce qui ne veut pas dire que je cède complètement, d'accord? Vous ne venez pas ici à une séance de torture. Je ne veux pas que vous repartiez complètement violentée. Je ne veux pas non plus que les images reviennent, les images ou les sensations d'ailleurs. Pas avec moi. Je veux que ce bureau reste un endroit sécuritaire pour vous. Pas un lieu où vous vous confrontez à l'insupportable."
J'ai l'impression d'agir comme eux. De savoir ce qui est bon pour mon corps, et de lui imposer sans même écouter son avis. L'entendre geindre mais continuer malgré lui. Et en même temps, comment je dois faire? Comment je dois faire pour récupérer le contact?
Je ne sais pas pourquoi ces massages sont si terribles. Comme si c'était une défense...comme si, à chaque toucher, mon corps se souvenait de ce que je lui ai fait subir pour hurler un non peut être inaudible, mais douloureusement et tristement intense.
_Vous me laissez votre corps en pâture c'est ça? Comme ça vous pouvez vous dire que vous l'avez fait, vous pouvez vous satisfaire d'y être arrivée...mais en réalité, ça n'est que comme d'habitude pas vrai? Vous balancez votre corps pour qu'on le tripote, vous le reprenez quand c'est fini? Eugénie...pourquoi?
Chhhttttt...c'est fini. C'est fini. Vous y arriverez je vous le promets. C'est juste...pas de pression d'accord? Pas de pression. On va y arriver. Vous allez y arriver. Doucement. Sans violence. On arrête la violence.
Il y a aussi cette séance d'EMDR qui m'attend. J'en ai une peur bleue. Le résultat, pourquoi pas. Mais je sais ce que ça fait sur le coup. Tout revivre. Tout ressentir. Le traumatisme, les images, tout...le glauque, le sordide, le cru. Tout dire à l'oral? Veux pas qu'elle entende "ça". Mais il faut que ça sorte. Une bonne fois pour toutes. Ne plus se laisser parasiter par tout ça. Vomir, et tirer la chasse. Ne pas mettre les doigts dedans pour trifouiller les grumeaux. Je l'ai prévenue. Je l'ai prévenue de ce qui allait sortir de ma bouche. Le glauque le sordide le cru. Les overdoses le cul les squats. Les vols les garde à vue le cul. Le cul l'alcool le manque. Faire une croix dessus. Rouge vif. Et enf finir. Une fois pour toutes.