Le pardon ne pouvant s'envisager, seule une vengeance violente, une décharge de tout ce qu'il y a de mauvais, malsain, au plus profond du subconscient, pourrait permettre de ne plus penser aux noirs souvenirs qui gangrènent ma chair me rendant chaque jours un peu plus malade. Mes pieds s'enlisent, mon esprit les suit. Je me perds. L'anorexie fait partie de ma vie depuis trop lontemps.
L'anorexie, les cachetons, la drogue, les sorties en pleine nuit toute seule, les scarifs, la baise, les vomissements, les mensonges, les conduites à risques, moi.....
Trouver des techniques de plus en plus pointues qui permettent de se foutre en l'air lentement mais sûrement. Se détruire sournoisement, douloureusement, soigneusement. Maquiller le tout sous un sourire étincelant. Entretenir ses cernes, exposer ses joues creuses et magnifier les pupilles éclatées. S'étonner en riant des ses mains outrageusement bleuies. Les veines qui sortent, les clavicules indécentes et les hanches comme des haches dressées vers les autres. La barrière entre soi-même et le monde. Celle qu'on a érigé à coup de restrictions, avec une discipline de fer, sourire aux lèvres. Rire des bleus sur les fesses, la colonne vertebrale, les bras, les jambes. Le moindre coup est marqué pendant des semaines, comme pour bien montrer qu'il n'y a plus une seule parcelle de graisse qui protège des agressions extérieures. S'évanouir plusieurs fois par jour en riant, parce que ce n''est pas grave. Non c'est pas grave, bien sûr que non, parce que c'est juste jouissif, orgasmique, c'est la récompense suprême! Et la nuit, sentir son estomac se crisper, se tordre, hurler son vide...Avoir froid jusqu'aux os, jusqu'au coeur...les émotions sont gelées, le coeur devient pierre, et plus rien n'existe plus que la destruction...Nous ne sommes plus que machiavéliques sous cette peau diaphane, on ressemble à de petits anges fragiles, mais nous ne sommes que le diable maquillé en vierge effarouchée.
Sachez que tout cela m'a pris beaucoup de temps...Exactement 11 années. 11 années où ma vie n'était vouée qu'à ma mort. Mais il fallait qu'elle soit spectaculaire, il fallait qu'elle soit un chef d'oeuvre. Qu'on se dise qu'avant de succomber, j'ai agonisé, souffert, hurlé en silence...Que je cachais bien mon jeu, que personne n'avait rien vu et que j'étais morte après des années de guerre froide, d'un combat brûlant, avec des armes plus violentes que l'atomique, plus perfides que la trahison.
J'avais préparé mon enterrement avec les plus belles symphonies, et j'aurais voulu qu'en dispersant mes cendres on y voit mon âme se libérer, comme si ma mort n'était qu'en fait que ma naissance...Je voulais qu'on se dise que je n'avais pas le choix, et que cette mort, ce n'était que ma liberté retrouvée.
Mais voilà, j'ai abndonné. J'ai changé d'avis.
Et me trouve confrontée au vide que laisse l'obsession de la destruction. J'étais la destruction. J'étais la mort. Je faisais corps avec elle...et depuis mon divorce, je ne ressens que le vide.
J'ai retrouvé le moi d'avant...sauf que je l'ai abandonné lors de mes 13 ans...A 13 ans, on n'est rien, on est en jachère. Et aujourd'hui j'ai 24 ans, un corps vieilli par les vices et la pathologie, et les yeux d'une gosse de 13 ans. Comprenez que je vis des jours un peu déstabilisants. Je me rends compte à quel point la maladie me prenait tout, absolument tout...Si je ne me nourrissais pas, j'ignorais comme l'anorexie, elle, est gourmande. Elle a tout bouffé. Ne m'a pas laissé de miettes...sauf peut être quelques écrits faméliques qui me rappellent comme j'ai pu mentir, aux autres, mais surtout à moi même. Comment j'ai pu croire toutes ces années qu je n'étais pas malade et pourtant m'entêter à tricher lors des pesées, des repas, des "temps-morts" durant lesquels je ne faisais que descendre et monter les escaliers jusqu'à ce que je m'évanouisse? Et j'y croyais, dur comme fer. Je le criais sur les toits que je n'étais pas malade, moi madame. Les autres, si, suffisait de les regarder pour le savoir qu'elles étaient en train de crever, mais moi, bien qur que non, quelle idée!
Si le vide est si important aujourd'hui, c'est évidemment parce que j'ai abandonné toutes ces conduites, et que j'ai bien abandonné la mort. Ce qui explique donc cette "angoisse classique" comme l'a qualifiée la psychomotricienne. Aujourd'hui, je ne me demande plus "est ce que je vais m'en sortir", mais "comment on fait pour être heureux", ce qui change tout.
Je crois que j'ai tellement idéalisé le moment où je pourrais travailler comme les autres, apprendre, mener une vie presque stable, qu'aujourd'hui, alors que je possède ce que j'ai si longtemps rêvé....je ne m'en trouve pas comblée. Et au lieu de me dire, putain de merde, j'ai réussi, j'en reviens pas d'avoir eu cette force...j'ai cette faculté de toujours me faire mal en me disant que ce n'est que normal, pas si extraordinaire que ça.
Mais c'est aussi et surtout que j'attends beaucoup de la vie. Parce que j'ai retrouvé cette gourmandise...que je suis une vraie bouffeuse, une vraie bouffeuse de Vie.
Et que si je me trouve destabilisée, c'est que tout ça est nouveau pour moi. Le nouveau, ça angoisse, c'est comme ça. Pas que pour moi, pour tout le monde. Mais si je me laisse un peu de temps pour m'adapter, trouver de nouveaux repères...La vie l'aura bien niquée cette grosse pute de pulsion de mort. Elle aura repris ses droits, et moi les miens par la même occasion.
Alors je veux toujours que ma mort soit un chef d'oeuvre....mais parce que ma vie l'aura été aussi.