Le pardon ne pouvant s'envisager, seule une vengeance violente, une décharge de tout ce qu'il y a de mauvais, malsain, au plus profond du subconscient, pourrait permettre de ne plus penser aux noirs souvenirs qui gangrènent ma chair me rendant chaque jours un peu plus malade. Mes pieds s'enlisent, mon esprit les suit. Je me perds. L'anorexie fait partie de ma vie depuis trop lontemps.
La crise, je vous dis, la crise. ce qui suit est un peu l'accouchement d'un long cheminement (tu parles, onze putain d'années) qui m'a un peu bouleversée ces derniers temps. A tel point que tout le monde pense que je fais une rechute. Que je m'en sors pas. Que je suis folle. Ça suscite beaucoup d'incompréhension, ça c'est clair. Et au boulot, j'ai tellement l'air d'un zombie tout droit sorti du clip de Michael qu'ils se demandent si ils me vireraient pas, comme ça. (ce dernier élément, si je l'évoque comme ça, c'est que je préfère, parce qu'autant vous dire que quand je l'ai appris, c'est comme si j'avais reçu l'épée de l'autre là, dans le dos. Comme ça, une grosse tarte dans ma gueule émaciée)
Je le trouvais beau mon quinquennat. Beau comme un bourgeon de printemps qui allait s'épanouir, enfin. Mais le bourgeon que j'ai laissé mûrir, pour le printemps, c'est l'anorexie. Je l'ai vue naître en moi, et au lieu de prendre mon sécateur pour laisser mûrir les autres bourgeons, je l'ai observé grandir, grandir encore, puis éclore. Il est un peu précoce cette année, et un peu en trop, aussi. Mais il est là maintenant, ou plutôt, "elle" est là. Aussi belle qu'insolente, aussi laide qu'épineuse.
Je ne sais pas ce qui se passe. Ne contrôle plus grand chose. Ma mère non plus, d'ailleurs, à son grand désespoir. Je l'ai adorée, haïe, puis la laisse revenir, parce que j'ai besoin de ses bras, j'ai besoin de laisser ma tête choir sur son coeur, sur sa poitrine. Celle qui dit m'aimer si fort et qui m'oublie le reste du temps; déstabilisant pour une enfant. Mais aujourd'hui je suis comme elle, instable, inégale, entière aussi. Quand on est adulte c'est plus facile de décortiquer et d'analyser. Mais le résultat est déjà là; je suis le fruit d'une passion avortée, le fruit de l'erreur, le fruit de nombreuses disputes, d'un père bipolaire et d'une mère qui a sûrement ses propres démons. Alors je me suis construite à ma manière. C'est aujourd'hui seulement que je porte un regard nouveau, grand du recul nécessaire à la maturation; mais j'ai mal. J'ai mal d'avoir aimé, adulé, adoré...des parents qui m'ont portée avec douleur et déchirement, maladroitement parce que trop jeunes, parce que trop...je ne sais pas. Je ne sais plus. Le problème c'est que c'est leur histoire et pas la mienne, sauf que moi, j'y ai laissé un peu de ma peau. Et il ne reste que les os pour témoigner de mon enfance aujourd'hui.
Puis ce viol, ce viol qu'on enjolive, ce viol qui tombe à pic pour tout expliquer, ce viol qu'on voudrait voir tout porter, coupable. Source. Mais non, et j'en suis moi même désolée mes très chers parents. J'aurais voulu moi aussi ne pas vous jeter la pierre de mon mal-être, j'aurais voulu encore vous voir comme des stars infaillibles, des êtres si parfaits que vous en étiez inabordables, mais la perfection, ça n'existe pas, même si j'y crois encore très très fort. La perfection c'est mortel, c'est éphémère, c'est l'instant, que l'on voudrait capter pour l'éternité et qui s'échappe entre nos doigts griffus. La perfection...non, décidément. J'ai tout fait pour vous rassembler, j'ai tout fait pour être la fille parfaite de parents modèles, mais ça n'a pas marché. Car aveuglés par vos propres égos, vous n'avez pas vu que j'essayais moi aussi d'exister. D'exister dans vos yeux, dans votre regard, dans vos gestes.
Pendant des années je me suis battue contre les psys qui disaient que du mal de vous. Je ne voulais pas voir, et pire encore, vous enlever du joli piédestal sur lequel je vous avais installés, comme le couple en cire de la pièce montée. Je me suis mis des oeillères, vous ai protégés comme jamais, comme vous ne l'avez jamais fait pour moi d'ailleurs. Alors pardon, pardon aujourd'hui de donner raison à ceux qui m'ont peut être plus portée que vous, ou qui du moins, m'ont écoutée, mais oui, vous avez fait des erreurs. Beaucoup. Tellement que j'en arrive à vous détester. Cette semaine j'ai voulu couper les ponts avec vous, pour ma propre santé mentale. Parce que je deviens folle. Je deviens folle parce que vous m'aliénez, à m'enfermer dans ce rôle de la fille paumée, qui si elle s'en sort, ce sera un miracle. Des fois vous dites aussi que je suis bizarre, que j'ai des "drôles de réactions", mais vous remettez-vous en question parfois? Vous me reprochez de trop le faire, moi. Mais vous...Enfin, je n'ai pas envie de peser. Je n'aurais pas envie de vous blesser, non plus. Je n'ai pas envie, encore, de me sentir lourde. Pour personne. Pourquoi ai-je toujours eu un faible pour la légèreté, le comprenez-vous au moins? J'ai 25 ans maintenant. Et je n'arrive toujours pas à avoir le corps de femme que je devrais avoir. Parce qu'à 25 ans, j'ai toujours cette peur immonde d'être lourde, pour vous. Ne vous inquiétez pas en plus, vous avez assez à faire, je vais bien. Je vais bien.
Au pire mam', fais comme d'hab, appelle la psy, si vraiment je pétais les plombs. Tu sais comment faire maintenant. M'emmener à l'hosto, venir me voir 3 fois pour faire genre, et t'en aller, en me laissant crever de douleur comme une sombre merde. Au pays de la maladie. Au pays des fous. Dans les murs de la folie humaine. Comme j'ai crié là bas si tu savais. Mais non tu ne sais pas. J'ai hurlé à la mort. De remords, de cauchemars, d'amour que je ne peux pas donner. Ils m'ont attachée aussi. Pour que je cesse de me mutiler. Pour que mon corps ne soit plus couvert d'ecchymoses. Pour que j'arrête de me jeter contre les murs en hurlant comme une damnée. Pour que je cesse de m'échapper. Pour que je dorme. Pour que je m'aime, un peu. Ils ont fait comme ils ont pu, avec leurs moyens à eux. On peut critiquer, on peut juger. Mais ILS ont essayé. De me rendre un peu de moi même, et surtout, de me remettre debout. Maman, c'est une infirmière qui est venue avec moi au commissariat porter plainte pour mon propre viol, j'aurais tant aimé que ce soit toi. Mais ça, tu ne le sais pas non plus. Je t'aime tellement. Tellement que je te déteste autant que j'ai besoin de toi, aujourd'hui.
Peut être a-t-on besoin d'un peu de poison dans son bonheur, comme pour équilibrer. Tu es si forte dans l'ambivalence. Tu as aussi ce besoin d'être aimée. Mais ce besoin viscéral aussi d'être détestée. D'impressionner. D'exister. Je le comprends aujourd'hui maman. Mais j'ai 25 ans. Mes petites soeurs n'ont pas mon âge. Et je n'ai pas envie qu'elles le comprennent quand il sera trop tard pour leur propre vie de femme. J'espère...qu'elles seront plus forte que moi. Je suis contente qu'elles n'aient pas eu cette place d'aînée. Si ça pouvait les sauver.